"Un amour de Swann" de Marcel Proust : Swann et la jalousie, "l'ombre de son amour"

Publié le 9 Mars 2013

 

 

 

 

  "L'amour, dans l'anxiété douloureuse comme dans le désir heureux,

  est l'exigence d'un tout.

Il ne naît, il ne subsiste que si une partie reste à conquérir.

On n'aime que ce qu'on ne possède pas tout entier."

 


Marcel Proust
 

 

 

proust swann

 

 

 

 

 

Voici l'extrait et des  liens pour étudier

 

avec Mme Claudie Bertuletti

 

 

 

 

proust recherche

 

 

 

"Swann et la jalousie"

 

 

 

Un amour de Swann résumé

 

 

 

 

 

 

 proust-bambino

 

 

 

Musée Proust

  

 

 

Quand il sortit le lendemain du banquet, il pleuvait à verse, il n’avait à

sa disposition que sa victoria ; un ami lui proposa de le reconduire chez

lui en coupé, et comme Odette, par le fait qu’elle lui avait demandé de

venir, lui avait donné la certitude qu’elle n’attendait personne, c’est

l’esprit tranquille et le coeur content que, plutôt que de partir ainsi dans

la pluie, il serait rentré chez lui se coucher. Mais peut-être, si elle voyait

qu’il n’avait pas l’air de tenir à passer toujours avec elle, sans aucune exception,

la fin de la soirée, négligerait-elle de la lui réserver, justement

une fois où il l’aurait particulièrement désiré.

Il arriva chez elle après onze heures, et, comme il s’excusait de n’avoir

pu venir plus tôt, elle se plaignit que ce fût en effet bien tard, l’orage

l’avait rendue souffrante, elle se sentait mal à la tête et le prévint qu’elle

ne le garderait pas plus d’une demi-heure, qu’à minuit, elle le renverrait

; et, peu après, elle se sentit fatiguée et désira s’endormir.

– Alors, pas de catleyas ce soir ? lui dit-il, moi qui espérais un bon petit

catleya.

Et d’un air un peu boudeur et nerveux, elle lui répondit :

– Mais non, mon petit, pas de catleyas ce soir, tu vois bien que je suis

souffrante !

– Cela t’aurait peut-être fait du bien, mais enfin je n’insiste pas.

Elle le pria d’éteindre la lumière avant de s’en aller, il referma luimême

les rideaux du lit et partit. Mais quand il fut rentré chez lui, l’idée

lui vint brusquement que peut-être Odette attendait quelqu’un ce soir,

qu’elle avait seulement simulé la fatigue et qu’elle ne lui avait demandé

d’éteindre que pour qu’il crût qu’elle allait s’endormir, qu’aussitôt qu’il

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avait été parti, elle l’avait rallumée, et fait rentrer celui qui devait passer

la nuit auprès d’elle. Il regarda l’heure. Il y avait à peu près une heure et

demie qu’il l’avait quittée, il ressortit, prit un fiacre et se fit arrêter tout

près de chez elle, dans une petite rue perpendiculaire à celle sur laquelle

donnait derrière son hôtel et où il allait quelquefois frapper à la fenêtre

de sa chambre à coucher pour qu’elle vînt lui ouvrir ; il descendit de voiture,

tout était désert et noir dans ce quartier, il n’eut que quelques pas à

faire à pied et déboucha presque devant chez elle. Parmi l’obscurité de

toutes les fenêtres éteintes depuis longtemps dans la rue, il en vit une

seule d’où débordait – entre les volets qui en pressaient la pulpe mystérieuse

et dorée – la lumière qui remplissait la chambre et qui, tant

d’autres soirs, du plus loin qu’il l’apercevait, en arrivant dans la rue, le

réjouissait et lui annonçait : « elle est là qui t’attend » et qui maintenant,

le torturait en lui disant : « elle est là avec celui qu’elle attendait ». Il voulait

savoir qui ; il se glissa le long du mur jusqu’à la fenêtre, mais entre

les lames obliques des volets il ne pouvait rien voir ; il entendait seulement

dans le silence de la nuit le murmure d’une conversation. Certes, il

souffrait de voir cette lumière dans l’atmosphère d’or de laquelle se

mouvait derrière le châssis le couple invisible et détesté, d’entendre ce

murmure qui révélait la présence de celui qui était venu après son départ,

la fausseté d’Odette, le bonheur qu’elle était en train de goûter avec

lui.

Et pourtant il était content d’être venu : le tourment qui l’avait forcé de

sortir de chez lui avait perdu de son acuité en perdant de son vague,

maintenant que l’autre vie d’Odette, dont il avait eu, à ce moment-là, le

brusque et impuissant soupçon, il la tenait là, éclairée en plein par la

lampe, prisonnière sans le savoir dans cette chambre où, quand il le voudrait,

il entrerait la surprendre et la capturer ; ou plutôt il allait frapper

aux volets comme il faisait souvent quand il venait très tard ; ainsi du

moins, Odette apprendrait qu’il avait su, qu’il avait vu la lumière et entendu

la causerie, et lui, qui tout à l’heure, se la représentait comme se

riant avec l’autre de ses illusions, maintenant, c’était eux qu’il voyait,

confiants dans leur erreur, trompés en somme par lui qu’ils croyaient

bien loin d’ici et qui, lui, savait déjà qu’il allait frapper aux volets. Et

peut-être, ce qu’il ressentait en ce moment de presque agréable, c’était

autre chose aussi que l’apaisement d’un doute et d’une douleur : un plaisir

de l’intelligence. Si, depuis qu’il était amoureux, les choses avaient repris

pour lui un peu de l’intérêt délicieux qu’il leur trouvait autrefois,

mais seulement là où elles étaient éclairées par le souvenir d’Odette,

maintenant, c’était une autre faculté de sa studieuse jeunesse que sa

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jalousie ranimait, la passion de la vérité, mais d’une vérité, elle aussi, interposée

entre lui et sa maîtresse, ne recevant sa lumière que d’elle, vérité

tout individuelle qui avait pour objet unique, d’un prix infini et presque

d’une beauté désintéressée, les actions d’Odette, ses relations, ses projets,

son passé. À toute autre époque de sa vie, les petits faits et gestes quotidiens

d’une personne avaient toujours paru sans valeur à Swann : si on

lui en faisait le commérage, il le trouvait insignifiant, et, tandis qu’il

l’écoutait, ce n’était que sa plus vulgaire attention qui y était intéressée ;

c’était pour lui un des moments où il se sentait le plus médiocre. Mais

dans cette étrange période de l’amour, l’individuel prend quelque chose

de si profond, que cette curiosité qu’il sentait s’éveiller en lui à l’égard

des moindres occupations d’une femme, c’était celle qu’il avait eue autrefois

pour l’Histoire. Et tout ce dont il aurait eu honte jusqu’ici, espionner

devant une fenêtre, qui sait ? demain peut-être, faire parler habilement

les indifférents, soudoyer les domestiques, écouter aux portes, ne

lui semblait plus, aussi bien que le déchiffrement des textes, la comparaison

des témoignages et l’interprétation des monuments, que des méthodes

d’investigation scientifique d’une véritable valeur intellectuelle et

appropriées à la recherche de la vérité.

Sur le point de frapper contre les volets, il eut un moment de honte en

pensant qu’Odette allait savoir qu’il avait eu des soupçons, qu’il était revenu,

qu’il s’était posté dans la rue. Elle lui avait dit souvent l’horreur

qu’elle avait des jaloux, des amants qui espionnent. Ce qu’il allait faire

était bien maladroit, et elle allait le détester désormais, tandis qu’en ce

moment encore, tant qu’il n’avait pas frappé, peut-être, même en le

trompant, l’aimait-elle. Que de bonheurs possibles dont on sacrifie ainsi

la réalisation à l’impatience d’un plaisir immédiat ! Mais le désir de

connaître la vérité était plus fort et lui sembla plus noble. Il savait que la

réalité de circonstances, qu’il eût donné sa vie pour restituer exactement,

était lisible derrière cette fenêtre striée de lumière, comme sous la couverture

enluminée d’or d’un de ces manuscrits précieux à la richesse

artistique elle-même desquels le savant qui les consulte ne peut rester indifférent.

Il éprouvait une volupté à connaître la vérité qui le passionnait

dans cet exemplaire unique, éphémère et précieux, d’une matière translucide,

si chaude et si belle. Et puis l’avantage qu’il se sentait – qu’il avait

tant besoin de se sentir – sur eux, était peut-être moins de savoir, que de

pouvoir leur montrer qu’il savait. Il se haussa sur la pointe des pieds. Il

frappa. On n’avait pas entendu, il refrappa plus fort, la conversation

s’arrêta. Une voix d’homme dont il chercha à distinguer auquel de ceux

des amis d’Odette qu’il connaissait elle pouvait appartenir, demanda :

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– Qui est là ?

Il n’était pas sûr de la reconnaître. Il frappa encore une fois. On ouvrit

la fenêtre, puis les volets. Maintenant, il n’y avait plus moyen de reculer

et, puisqu’elle allait tout savoir, pour ne pas avoir l’air trop malheureux,

trop jaloux et curieux, il se contenta de crier d’un air négligent et gai :

– Ne vous dérangez pas, je passais par là, j’ai vu de la lumière, j’ai voulu

savoir si vous n’étiez plus souffrante.

Il regarda. Devant lui, deux vieux messieurs étaient à la fenêtre, l’un

tenant une lampe, et alors, il vit la chambre, une chambre inconnue.

Ayant l’habitude, quand il venait chez Odette très tard, de reconnaître sa

fenêtre à ce que c’était la seule éclairée entre les fenêtres toutes pareilles,

il s’était trompé et avait frappé à la fenêtre suivante qui appartenait à la

maison voisine. Il s’éloigna en s’excusant et rentra chez lui, heureux que

la satisfaction de sa curiosité eût laissé leur amour intact et qu’après

avoir simulé depuis si longtemps vis-à-vis d’Odette une sorte

d’indifférence, il ne lui eût pas donné, par sa jalousie, cette preuve qu’il

l’aimait trop, qui, entre deux amants, dispense, à tout jamais, d’aimer assez,

celui qui la reçoit. Il ne lui parla pas de cette mésaventure, lui-même

n’y songeait plus.  

 

  Un amour de Swann ou les égarements de l'imagination

Rédigé par memoiresdeprof.over-blog.com

Publié dans #PROUST MARCEL

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