Jean-Jacques Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire (posth. 1782), Cinquième promenade (extrait)

Publié le 13 Février 2011

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Pastel de Maurice Quintin de la Tour, Jean-Jacques Rousseau,en 1753 (alors âgé de 41 ans)

 

C'est un Rousseau apaisé qui s'exprime, malgré le complot toujours présent à son esprit. "Me voici donc seul sur la terre", est la constatation qui inaugure les Rêveries. Dans les dix "promenades" qui composent cet ouvrage, il évoque son passé, mais aussi ses promenades champêtres et les rêveries qu'elles provoquent, le plaisir qu'il éprouve à herboriser ou à se laisser envahir par le mouvement de l'eau. L'écriture est un moyen de retrouver intact le plaisir de ces instants heureux et de les revivre quand bon lui semble. La vie retirée qu'il mène, grâce à sa conscience solitaire, n'est plus la conséquence de l'exclusion universelle imposée par ses ennemis, mais un état accepté et revendiqué.

 

Voici la présenation du cours de mardi, le 15 février prochain,  de Mme Claudie Bertuletti en II D esabac

 

L'Ile Saint-Pierre est en Suisse sur le lac de Bienne , dans le canton suisse de Berne.

 

Le plus célèbre des habitants de l'Ile Saint-Pierre fut Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) qui trouva dans l'isolement d'un tel asile une atmosphère propice aux promenades solitaires qui, le rapprochant de l'état de nature, favorisaient ses méditations sur le sentiment de l'existence.

Il écrivit sa dernière œuvre « Les Rêveries du Promeneur Solitaire 1776-1778 publiée en 1782. Le livre est composé de 10 « Rêveries » ( état émotionnel synonyme d’extase intérieure, élévation de l’âme en rupture avec la société humaine )  au cours desquelles il fait une sorte de bilan de son existence .

La cinquième  R. , écrit central de l’œuvre dépeint cet état d’extase.

 

1762-1778 : les dernières années, marquées par la solitude et l'isolement. Rousseau se sent persécuté, par le "complot" qu'il croit être fomenté contre lui à l'instigation de Voltaire et d'Holbach. Il faut dire, pour justifier au moins en partie cette paranoïa, que les attaques contre lui se multiplient de tous côtés avec une violence déconcertante. Par exemple, ses concitoyens, auprès desquels il pensait trouver refuge, brûlent publiquement ses livres. En 1764, un violent pamphlet de Voltaire, " le sentiment des citoyens", attise contre lui la vindicte populaire, et sa maison de Môtiers est lapidée. Cette époque est celle de l'autobiographie : Les Confessions (commencées en 66), les Dialogues (1772-75, justification agressive), et enfin les Rêveries du promeneur solitaire (commencées en 76). Seul et malade, revenu à Paris, Rousseau entreprend de se raconter et de se justifier. Il trouve quelque consolation dans la rêverie et dans l'herborisation. Il meurt le 2 juillet 1778, laissant sa dernière œuvre inachevée.

   La cinquième rêverie du Promeneur solitaire

Quand le lac agité ne me permettait pas la navigation, je passais mon après-midi à parcourir l'île en herborisant à droite et à gauche, m'asseyant tantôt dans les réduits les plus riants et les plus solitaires pour y rêver à mon aise, tantôt sur les terrasses et les tertres, pour parcourir des yeux le superbe et ravissant coup d'oeil du lac et de ses rivages couronnés d'un côté par des montagnes prochaines et de l'autre élargis en riches et fertiles plaines, dans lesquelles la vue s'étendait jusqu'aux montagnes bleuâtres plus éloignées qui la bornaient. Quand le soir approchait je descendais des cimes de l'île et j'allais volontiers m'asseoir au bord du lac sur la grève dans quelque asile caché ; là le bruit des vagues et l'agitation de l'eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m'en fusse aperçu. Le flux et reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissait quelque faible et courte réflexion sur l'instabilité des choses de ce monde dont la surface des eaux m'offrait l'image : mais bientôt ces impressions légères s'effaçaient dans l'uniformité du mouvement continu qui me berçait, et qui sans aucun concours actif de mon âme ne laissait pas de m'attacher au point qu'appelé par l'heure et par le signal convenu je ne pouvais m'arracher de là sans effort.

………….

Je voudrais que cet' instant durât toujours ; et comment peut-on appeler bonheur un état fugitif qui nous laisse encore le cœur inquiet et vide, qui nous fait regretter quelque chose avant, ou désirer encore quelque chose après ?
Mais s'il est un état où l'âme trouve une assiette assez solide pour s'y reposer tout entière et rassembler là tout son être, sans avoir besoin de rappeler le passé ni d'enjamber sur l'avenir ; où le temps ne soit rien pour elle, où le présent dure toujours sans néanmoins marquer sa durée et sans aucune trace de succession, sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte que celui seul de notre existence, et que ce sentiment seul puisse la remplir tout entière ; tant que cet état dure celui qui s'y trouve peut s'appeler heureux, non d'un bonheur imparfait, pauvre et relatif, tel que celui qu'on trouve dans les plaisirs de la vie, mais d'un bonheur suffisant, parfait et plein, qui ne laisse dans l'âme aucun vide qu'elle sente le besoin de remplir.

Tel est l'état où je me suis trouvé souvent à l'île de Saint-Pierre dans mes rêveries solitaires, soit couché dans mon bateau que je laissais dériver au gré de l'eau, soit assis sur les rives du lac agité, soit ailleurs au bord d'une belle rivière ou d'un ruisseau murmurant sur le gravier.
De quoi jouit-on dans une pareille situation ? De rien d'extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence, tant que cet état dure on se suffit à soi-même comme Dieu. Le sentiment de l'existence dépouillé de toute autre affection est par lui-même un sentiment précieux de contentement et de paix, qui suffirait seul pour rendre cette existence chère et douce à qui saurait écarter de soi toutes les impressions sensuelles et terrestres qui viennent sans cesse nous en distraire et en troubler ici-bas la douceur.

Mais la plupart des hommes, agités de passions continuelles, connaissent peu cet état, et ne l'ayant goûté qu'imparfaitement durant peu d'instants n'en conservent qu'une idée obscure et confuse qui ne leur en fait pas sentir le charme. Il ne serait pas même bon, dans la présente constitution des choses, qu'avides de ces douces extases ils s'y dégoûtassent de la vie active dont leurs besoins toujours renaissants leur prescrivent le devoir.

Mais un infortuné qu'on a retranché de la société humaine et qui ne peut plus rien faire ici-bas d'utile et de bon pour autrui ni pour soi, peut trouver dans cet état à toutes les félicités humaines des dédommagements que la fortune et les hommes ne lui sauraient ôter.
Il est vrai que ces dédommagements ne peuvent être sentis par toutes les âmes ni dans toutes les situations. Il faut que le cœur  soit en paix et qu'aucune passion n'en vienne troubler le calme. Il y faut des dispositions de la part de celui qui les éprouve, il en faut dans le concours des objets environnants. Il n'y faut ni un repos absolu ni trop d'agitation, mais un mouvement uniforme et modéré qui n'ait ni secousses ni intervalles. Sans mouvement la vie n'est qu'une léthargie. Si le mouvement est inégal ou trop fort, il réveille ; en nous rappelant aux objets environnants, il détruit le charme de la rêverie, et nous arrache d'au-dedans de nous pour nous remettre à l'instant sous le joug de la fortune et des hommes et nous rendre au sentiment de nos malheurs. Un silence absolu porte à la tristesse. Il offre une image de la mort.
Alors le secours d'une imagination riante est nécessaire et se présente assez naturellement à ceux que le ciel en a gratifiés. Le mouvement qui ne vient pas du dehors se fait alors au-dedans de nous.

Le repos est moindre, il est vrai, mais il est aussi plus agréable quand de légères et douces idées, sans agiter le fond de l'âme, ne font pour ainsi dire qu'en effleurer la surface. Il n'en faut qu'assez pour se souvenir de soi-même en oubliant tous ses maux.
Cette espèce de rêverie peut se goûter partout où l'on peut être tranquille, et j'ai souvent pensé qu'à la Bastille, et, même dans un cachot où nul objet n'eût frappé ma vue, j'aurais encore pu rêver agréablement.
…………… Que ne puis-je aller finir mes jours dans cette île chérie sans en ressortir jamais, ni jamais y revoir aucun habitant du continent qui me rappelât le souvenir des calamités de toute espèce qu'ils se plaisent à rassembler sur moi depuis tant d'années ! Ils seraient bientôt oubliés pour jamais : sans doute ils ne m'oublieraient pas de même, mais que m'importerait, pourvu qu'ils n'eussent aucun accès pour y venir troubler mon repos ? Délivré de toutes les passions terrestres qu'engendre le tumulte de la vie sociale, mon âme s'élancerait fréquemment au-dessus de cette atmosphère, et commercerait d'avance avec les intelligences célestes dont elle espère aller augmenter le nombre dans peu de temps. Les hommes se garderont, je le sais, de me rendre un si doux asile où ils n'ont pas voulu me laisser. Mais ils ne m'empêcheront pas du moins de m'y transporter chaque jour sur les ailes de l'imagination, et d'y goûter durant quelques heures le même plaisir que si je l'habitais encore. Ce que j'y ferais de plus doux serait d'y rêver à mon aise. En rêvant que j'y suis ne fais-je pas la même chose ? Je fais même plus ; à l'attrait d'une rêverie abstraite et monotone je joins des images charmantes qui la vivifient. Leurs objets échappaient souvent à mes sens dans mes extases, et maintenant plus ma rêverie est profonde plus elle me les peint vivement.

http://www.etudes-litteraires.com/rousseau.php

 http://agora.qc.ca/thematiques/rousseau.nsf/Documents/La_promenade_du_reveur_solitaire

 

http://roffet.com/documents/livres/rousseau/reveries_du_promeneur_solitaire/

Rédigé par memoiresdeprof.over-blog.com

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