"Gargantua" d' Alcofribas Nasier (François Rabelais 1494-1553)

Publié le 20 Mai 2011

 

 

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Les chapitres XX-XXII : l'éducation de Gargantua.

L'éducation scolastique :

Le chapitre XX suit l'ordre chronologique d'une journée-type.

  • Lever entre 8 et 9 heures, ce qui peut nous sembler fort raisonnable, et est appuyé par un psaume de David ! En réalité, à une époque où l'on ne pouvait guère prolonger la journée au-delà de la tombée de la nuit (les chandelles coûtaient cher !), cela représentait une perte de temps.
  • Une toilette limitée à sa plus simple expression : dans les chapitres précédents, Rabelais a déjà mentionné la saleté des Sorbonnards ; l'absence d'hygiène choquait le médecin, alors en avance sur son temps. Les théologiens avaient tendance à considérer que les soins d'hygiène étaient une attention excessive accordée au corps, donc un péché.
  • Un petit déjeuner très copieux, même en tenant compte qu'il s'agit d'un géant : le régime des Sorbonnards est marqué par la goinfrerie et l'ivrognerie.
  • La religion : purement formaliste, où la quantité (25 messes, des kyrielles de chapelets, un tas de patenôtres) remplace la qualité, où la foi authentique n'entre pour rien. Par exemple, après le repas, il "mâchonne une bribe d'actions de grâces" (p. 177).
  • Les occupations quotidiennes : le jeu y occupe la plus grande place, et Rabelais nous offre ici une de ces listes, immenses et fantaisistes, qu'il affectionne : il en énumère 143, dont la plupart sont réels ! Démesure de l'expression, prolifération du langage, immensité de l'érudition...
  • La sieste, précédée et suivie de boisson ;
  • la part de l'enseignement est quasiment nulle : après la messe, "il étudiait une méchante demie-heure [...] mais son âme était à la cuisine" ; après la sieste  "il commençait à étudier un peu, et en avant pour d'autres patenôtres" (p. 185).

Les caractéristiques d'une telle éducation, évidemment caricaturale, sont les suivantes :

  • A la fois un profond mépris du corps, et une obsession de ses désirs : absence d'hygiène, d'exercice physique (à peine un peu de chasse, occupation favorite des Nobles...), mais véritable obsession du boire et du manger ; trop de sommeil, et même débauche : "ils allaient voir les garces des environs..."
  • Une absence quasi totale d'apprentissage : aussi bien pratique qu'intellectuel. Gargantua continue de se comporter comme un sauvageon.
  • Aucun esprit critique ; aucune réflexion. La religion est réduite à une pratique mécanique.

L'éducation humaniste :

Les chapitres XXI et XXII : la journée-type d'une éducation humaniste.

  • La journée commence à 4 heures du matin (de quoi faire frémir le plus courageux des élèves de prépa...) ; lecture directe des Saintes Ecritures, une revendication de l'évangélisme, qui prétend revenir à l'étude des textes, sans passer par les multiples gloses qui les ont défigurés ; ce qui leur vaudra l'hostilité de la Sorbonne.
  • Hygiène et toilette, contrastant avec la saleté des Sorbonnards ;
  • 3 heures de lecture (on notera que la lecture est faite à haute voix, par un "lecteur professionnel" : cela ne signifie pas que Gargantua soit analphabète ! mais l'on pratiquait ainsi jusqu'au 18ème siècle. La lecture muette n'interviendra que tardivement, vers le 18ème siècle ; la lecture était même, souvent, une activité collective et non individuelle. Cf. les salons.)
  • Exercice physique, sans contrainte : "tout leur jeu n'estoyt qu'en liberté, car ils laissoient la partie quand leur plaisoyt" (p. 190) ; nouvelle toilette.
  • déjeuner, qui est l'occasion d'une leçon de sciences naturelles ;
  • actions de grâces
  • jeux de cartes... pour apprendre les mathématiques
  • musique
  • à nouveau trois heures d'étude
  • équitation et art de la guerre, chasse, natation (encore une nouveauté révolutionnaire, pour une époque qui craignait l'eau, aussi bien pour boire que pour y entrer !)
  • Nouvelle toilette, nouvelle conversation
  • dîner "sobre et frugal"
  • action de grâces, conversation érudite, musique, observation du ciel en pleine nuit, récapitulation de la journée.

Et s'il pleut, l'on fait évidemment moins d'exercice (mais l'on mange moins) ; et l'on profite de ces moments pour apprendre d'autres arts : on visite toutes sortes d'artisans, on étudie la peinture et la sculpture.... et même l'art des bateleurs !

Une fois par mois, cependant, Ponocrates offre congé à son élève : une excursion dans la banlieue parisienne, pas de livres ni de leçons... sauf la littérature !

Un programme encyclopédique, digne d'un géant.

Il ne faut évidemment pas prendre au sérieux cette incroyable accumulation de savoirs et de savoirs-faire, ni ce programme digne du bagne. Mais si "l'honnête homme" du seizième siècle peut et doit avoir des lumières de tout, un "honnête géant" doit posséder un savoir à la mesure de sa taille (cf. les premiers chapitres) et de son gigantesque appétit. Quand un homme joue d'un ou deux instruments de musique, lui les pratique tous, et quand un humain se livre à ce qu'on n'appelle pas encore un sport, le géant doit, lui, exercer une force sans commune mesure... Ainsi, si ses deux compagnons, Eudémon l'intellectuel et Gymnaste, le sportif, se partagent la perfection, chacun en son domaine, Gargantua, lui, doit cumuler les deux !

On peut également penser que l'usage savant de chaque instant de la journée, au point de priver le pauvre Gargantua de tout moment de répit et d'intimité, a quelque chose de caricatural. Ponocrates le suit jusqu'aux toilettes ! On est passé d'un extrême à l'autre, d'un total laisser-aller à une surveillance de tous les instants.

Rabelais se livre donc ici aux joies de la démesure : dans une volonté satiriste de condamner l'éducation ancienne, et militante de promouvoir la nouvelle, il entraîne son lecteur, avec jubilation, dans un programme qui relève davantage de la féerie que de la réalité !

Un programme humaniste, marqué par l'équilibre.

Cependant, le principe même appliqué par Ponocrates n'a rien qui ne puisse satisfaire les exigences humanistes :

  • Respect du corps, et limites posées à ses appétits : le régime de Gargantua devient presque frugal ! De même, l'hygiène prend une importance décisive. Le corps n'est plus livré à lui-même, il est soumis à des règles - celles de la médecine, dirait Socrate dans le Gorgias.
  • Équilibre des connaissances intellectuelles, de la réflexion morale, et des exercices physiques ; la religion redevient un sentiment sincère.
  • Équilibre des arts et des sciences (qui étaient exclues de l'éducation scolastique), des savoirs théoriques et pratiques, du savoir livresque et de l'expérience ;
  • Équilibre du travail et de la détente : on joue, on se livre une fois par mois à une journée de récréation...
  • Enfin, et surtout, participation active de l'élève à sa propre formation : sans cesse il est convié à réfléchir, à s'interroger, à approfondir sa réflexion : on est loin de la récitation à l'envers de l'Ars significandi !

Le propos de Rabelais est donc étonnamment moderne : réhabilitation du corps, mais sans pour autant renoncer à toute règle ; intérêt pour de nouvelles matières, telles que les arts, les sciences ; volonté de recourir aux textes mêmes, et à l'expérience... Il ressort de ce texte un immense appétit pour la vie, le savoir, et les plaisirs raisonnables !

 

 

Cours de Mme TILLARD

 

http://www.weblettres.net

 

 

 

Une œuvre emblématique de son siècle

 

1. Dans Gargantua, Rabelais reprend les grands thèmes de son temps qui ont nourri la réflexion de tous les penseurs de la Renaissance, qu’ils soient érudits humanistes, hommes de lettres ou poètes.

 

L’éducation

La question de l’éducation est particulièrement développée dans la deuxième partie de Gargantua. Rabelais reprend un grand thème de son temps et le développe selon plusieurs perspectives :

  • Parodie de l’art sophistique
  • Caricature des érudits de Sorbonne

 

2. Il se fait plus largement l’écho de la réflexion et des croyances qui ont animé ce siècle humaniste.

Soif de connaissance / croyance en le progrès

Le programme de Ponocrates donne à entendre cette soif de connaissance. On y découvre l’intérêt porté aux anciens, notamment Cicéro et Plutarque, qui sont comme des références. Rabelais souligne aussi la multiplicité et l’importance des langues. Ces éléments apparaissent comme des poncifs du programme culturel humaniste.

Cette soif s’entendait plus encore dans la lettre à Pantagruel dans le Pantagruel où l’accumulation, l’effet de surenchère, est encore souligné par l’effet de polysyndète :

« J’entends et veux que tu apprennes les langues parfaitement. Premièrement, la Grecque comme le veut Quintilien. Secondement, la Latine. Et puis l’Hébraïque pour les saintes lettres, et la Chaldaïque et Arabique pareillement. »

   

 

Rédigé par memoiresdeprof.over-blog.com

Publié dans #I D ESABAC

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