ESABAC : En attendant Godot de Samuel Beckett

Publié le 19 Juin 2013

 

 

 

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Route à la campagne, avec arbre.
Soir.
Estragon, assis sur une pierre, essaie d'enlever sa chaussure. Il s'y acharne des deux mains, en ahanant. Il s'arrête, à bout de forces, se repose en haletant, recommence. Même jeu.
Entre Vladimir.

ESTRAGON (renonçant à nouveau) : Rien à faire.

VLADIMIR (s'approchant à petits pas raides, les jambes écartées) : Je commence à le croire. (Il s'immobilise.) J'ai longtemps résisté à cette pensée, en me disant, Vladimir, sois raisonnable. Tu n'as pas encore tout essayé. Et je reprenais le combat. (Il se recueille, songeant au combat. A Estragon.) Alors, te revoilà, toi.
ESTRAGON : Tu crois ?
VLADIMIR : Je suis content de te revoir. Je te croyais parti pour toujours.
ESTRAGON : Moi aussi.
VLADIMIR : Que faire pour fêter cette réunion ? (Il réfléchit.) Lève-toi que je t'embrasse. (Il tend la main à Estragon.)
ESTRAGON (avec irritation) : Tout à l'heure, tout à l'heure.
Silence.
VLADIMIR (froissé, froidement) : Peut-on savoir où monsieur a passé la nuit ?
ESTRAGON : Dans un fossé.
VLADIMIR (épaté) : Un fossé ! Où ça ?
ESTRAGON (sans geste) : Par là.
VLADIMIR : Et on ne t'a pas battu ?
ESTRAGON : Si... Pas trop.
VLADIMIR : Toujours les mêmes ?
ESTRAGON : Les mêmes ? Je ne sais pas.
Silence.
VLADIMIR : Quand j'y pense... depuis le temps... je me demande... ce que tu serais devenu... sans moi... (Avec décision) Tu ne serais plus qu'un petit tas d'ossements à l'heure qu'il est, pas d'erreur.
ESTRAGON (piqué au vif) : Et après ?
VLADIMIR (accablé) : C'est trop pour un seul homme. (Un temps. Avec vivacité.) D'un autre côté, à quoi bon se décourager à présent, voilà ce que je me dis. Il fallait y penser il y a une éternité, vers 1900.
ESTRAGON : Assez. Aide-moi à enlever cette saloperie.
VLADIMIR : La main dans la main on se serait jeté en bas de la tour Eiffel, parmi les premiers. On portait beau alors. Maintenant il est trop tard. On ne nous laisserait même pas monter. (Estragon s'acharne sur sa chaussure.) Qu'est-ce que tu fais ?
ESTRAGON : Je me déchausse. Ça ne t'est jamais arrivé, à toi ?
VLADIMIR : Depuis le temps que je te dis qu'il faut les enlever tous les jours. Tu ferais mieux de m'écouter.
ESTRAGON (faiblement) : Aide-moi !
VLADIMIR : Tu as mal ?
ESTRAGON : Mal ! Il me demande si j'ai mal !
VLADIMIR (avec emportement) : Il n'y a jamais que toi qui souffres ! Moi je ne compte pas. Je voudrais pourtant te voir à ma place. Tu m'en dirais des nouvelles.
ESTRAGON : Tu as eu mal ?
VLADIMIR : Mal ! Il me demande si j'ai eu mal !
ESTRAGON (pointant l'index) : Ce n'est pas une raison pour ne pas te boutonner.
VLADIMIR (se penchant) : C'est vrai. (Il se boutonne.) Pas de laisser-aller dans les petites choses.
ESTRAGON : Qu'est-ce que tu veux que je te dise, tu attends toujours le dernier moment.
VLADIMIR (rêveusement) : Le dernier moment... (Il médite) C'est long, mais ce sera bon. Qui disait ça ?
ESTRAGON : Tu ne veux pas m'aider ?
VLADIMIR : Des fois je me dis que ça vient quand même. Alors je me sens tout drôle. (Il ôte son chapeau, regarde dedans, y promène sa main, le secoue, le remet.) Comment dire ? Soulagé et en même temps... (il cherche) ...épouvanté. (Avec emphase.) E-POU-VAN-TE. (Il ôte à nouveau son chapeau, regarde dedans.) Ca alors ! (Il tape dessus comme pour en faire tomber quelque chose, regarde à nouveau dedans, le remet.) Enfin... (Estragon, au prix d'un suprême effort, parvient à enlever sa chaussure. Il regarde dedans, y promène sa main, la retourne, la secoue, cherche par terre s'il n'en est pas tombé quelque chose, ne trouve rien, passe sa main à nouveau dans sa chaussure, les yeux vagues.) Alors ?
ESTRAGON : Rien
VLADIMIR : Fais voir.
ESTRAGON : Il n'y a rien à voir.

Samuel Beckett   En attendant Godot  (1952)  

 

 (Scène d'exposition, extrait)

 

 

 

 

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Le théâtre

 

  

 

 

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La vision symbolique du théâtre

 

Le dramaturge peut choisir de mettre en scène des personnages qui ne renvoient pas à l'histoire singulière des spectateurs mais qui revêtent une dimension symbolique, comme les grands mythes, parce qu'ils apportent à travers les siècles un éclairage sur notre condition d'hommes. De Sophocle et Euripide à Giraudoux, Cocteau, Anouilh ou Sartre, les grands mythes antiques ont nourri l'imaginaire des dramaturges : Œdipe, Antigone, Oreste, Électre, Orphée. Ils s'écartent bien sûr du réalisme, puisque ces personnages sont confrontés aux dieux ou à des créatures merveilleuses comme le sphinx qu'interroge Œdipe, par exemple… Mais, là encore, c'est pour que le spectateur, comme Œdipe, s'interroge sur ce qu'il est, sur sa condition d'homme, c'est ce qu'a fait d'ailleurs Sigmund Freud à partir de la tragédie de Sophocle, Œdipe-roi qui a servi de base à l'élaboration de son complexe d'Œdipe. Ces mythes ont été maintes fois repris, et réinventés, pour traduire les propres interrogations et visions du monde des dramaturges. Ainsi, Jean-Paul Sartre a écrit et mis en scène Les Mouches en 1943, pour mener une réflexion sur la liberté des hommes confrontée au pouvoir et à la religion. Ce drame en trois actes reprend le mythe grec des Atrides. Oreste revient à Argos sous l'identité du jeune Philèbe et se fait reconnaître par sa sœur Électre. Ils veulent venger leur père Agamemnon, assassiné à son retour de la guerre de Troie par sa femme Clytemnestre et son amant Égisthe qu'elle a épousé, en tuant les deux meurtriers. Mais Sartre s'appuie sur le mythe pour mener une réflexion sur ce qu'il appelle l'acte libre : « Le secret douloureux des dieux et des rois, c'est que les hommes sont libres », explique Jupiter à Égisthe. Or, les habitants d'Argos sont enfermés dans un perpétuel repentir, symbolisé par les Mouches (figures des Érinyes, déesses infernales chargées de persécuter les criminels) qui ont envahi la ville et les harcèlent. Oreste choisit d'assumer pleinement son double meurtre qu'il considère comme juste tandis qu'Électre est envahie par le remords et rejoint la foule des Argiens. On peut voir ici une symbolique politique, présente tout au long de l'œuvre et qui n'a pas manqué d'être soulignée pendant cette période troublée de l'Occupation et de la collaboration du pouvoir en place. Sartre critique la tyrannie et le fait qu'elle prive le peuple de sa liberté, tout en mettant en évidence le rôle du peuple lui-même qui contribue à cette dépossession, car prisonnier de ses croyances. Sartre invite ici le lecteur-spectateur à prendre conscience de sa liberté. C'est bien sûr aussi un appel à la résistance. L'Antigone d'Anouilh incarnera elle aussi la résistance au pouvoir en place dans son entêtement à ne pas plier devant Créon qui lui interdit d'enterrer son frère Polynice. Le théâtre de l'absurde tentera, d'une autre manière, de recourir aux symboles pour délivrer le même message. C'est ce qu'a fait Ionesco dans sa pièce Rhinocéros qui veut dénoncer le conformisme et les risques du totalitarisme : tous les personnages se transforment en rhinocéros, rejoignent le troupeau, à l'exception du héros, Béranger, seul à résister et qui s'écrie à la fin de la pièce : « Contre tout le monde je me défendrai ! Je suis le dernier homme, je ne capitule pas ! ».

 

Rédigé par memoiresdeprof.over-blog.com

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