Dumarsais : Encyclopédie (1751-1772), article "Philosophe"

Publié le 30 Novembre 2010

 

  « Ce qui caractérise le philosophe et le distingue du vulgaire, c’est qu’il n’admet rien sans preuve,  qu’il n’acquiesce point à des notions trompeuses  et qu’il pose exactement les limites du certain, du probable et du douteux. »  Diderot

  

ENCYCLOPEDIE 

   Les autres hommes sont déterminés à agir sans sentir, ni connaître les causes qui les font mouvoir, sans même songer qu’il y en ait. Le philosophe au contraire démêle les causes autant qu’il est en lui, et souvent même les prévient, et se livre à elles avec connaissance : c’est une horloge qui se monte, pour ainsi dire, quelquefois elle-même. Ainsi il évite les objets qui peuvent lui causer des sentiments qui ne conviennent ni au bien-être, ni à l’être raisonnable, et cherche ceux qui peuvent exciter en lui des affections convenables à l’état où il se trouve. La raison est à l’égard du philosophe ce que la grâce est à l’égard du chrétien. La grâce détermine le chrétien à agir ; la raison détermine le philosophe.

Les autres hommes sont emportés par leurs passions, sans que les actions qu’ils font soient précédées de la réflexion ; ce sont des hommes qui marchent dans les ténèbres ; au lieu que le philosophe, dans ses passions mêmes, n’agit qu’après la réflexion ; il marche la nuit, mais il est précédé d’un flambeau.

La vérité n’est pas pour le philosophe une maîtresse qui corrompe son imagination, et qu’il croie trouver partout ; il se contente de la pouvoir démêler où il peut l’apercevoir ; il ne la confond point avec la vraisemblance ; il prend pour vrai ce qui est vrai, pour faux ce qui est faux, pour douteux ce qui est douteux, et pour vraisemblance ce qui n’est que vraisemblance. Il fait plus, et c’est ici une grande perfection du philosophe, c’est que lorsqu’il n’a point de motif pour juger, il sait demeurer indéterminé. (…)

L’homme n’est pas un monstre qui ne doive vivre que dans les abîmes de la mer ou dans le fond d’une forêt : les seules nécessités de la vie lui rendent le commerce des autres nécessaire ; et dans quelque état où il puisse se trouver, ses besoins et le bien-être l’engagent à vivre en société. Ainsi la raison exige de lui qu’il connaisse, qu’il étudie, et qu’il travaille à acquérir les qualités sociables.

Notre philosophe ne se croit pas en exil dans ce monde ; il ne se croit pas en pays ennemi ; il veut jouir en sage économe des biens que la nature lui offre ; il veut trouver du plaisir avec les autres ; et pour en trouver, il faut en faire : ainsi il cherche à convenir à ceux avec qui le hasard ou son choix le font vivre ; et il trouve en même temps ce qui lui convient : c’est un honnête homme qui veut plaire et se rendre utile. (…)

 Dumarsais, Encyclopédie, article « Philosophe ».

 

Plan possible

Introduction :

          Présenter brièvement l’Encyclopédie. Indiquer que cet article, comme certains articles de l’Encyclopédie, est signé (ici Dumarsais, grammairien et philosophe lui-même).

          Lire le texte

          Donner l’image type du philosophe (rêveur, qui ne s’intéresse qu’aux idées, à l’abstrait, et non à la vie, au concret…) et annoncer votre plan par rapport à cette image préconçue.

 1. D’emblée le texte semble opposer le philosophe aux autres hommes :

          on remarque en effet de nombreuses structures d’opposition faisant ressortir cette différence (les relever)

          Même dans le troisième paragraphe l’opposition est implicitement marquée par la forme négative.

 

  2. Domaines dans lequel le philosophe s’oppose aux autres hommes (étudier au fur et à mesure les effets par lesquels l’auteur fait ressentir cette différence)

Autres hommes

Philosophe

Ne sentent pas les causes

Homme de la logique (horloge)

Ignorance

Homme du savoir

Hommes de l’excès

Homme du juste milieu

Déterminisme( religion)

Liberté (raison)

Hommes de passions

Homme de raison

Règne de l’imagination

Règne de la vérité

 

  1. Pourtant, le philosophe est quelqu’un qui est intégré à notre monde

          C’est un être social

          C’est un homme qui veut profiter de la vie (sans excès)

          C’est un honnête homme

 

Conclusion

Cet article dégage bien l’idéal intellectuel qui est celui des « philosophes » des Lumières : il valorise l’esprit scientifique, la méthode expérimentale (le souci des faits, de l’observation), il condamne les préjugés (notamment religieux). Il insiste corrélativement sur la fonction sociale du philosophe : c’est pour la société, pour les autres que celui-ci se consacre à la réflexion scientifique, morale ou politique. Cet article, éminemment polémique, qui ne cesse d'opposer le philosophe aux "autres hommes", au chrétien, au théologien, au faux philosophe (Rousseau), témoigne aussi de la nature profonde de la littérature du XVIII° siècle : une littérature engagée, de combat, même quand elle se cache derrière l’apparence faussement objective d’un article de dictionnaire. Dans ce sens, il se rattache tout autant au genre de l'essai qu'à celui annoncé par le titre de l'ouvrage auquel il appartient : l'Encyclopédie.

 

 

 

 

 

Rédigé par memoiresdeprof.over-blog.com

Publié dans #II D ESABAC

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